Tandis que le Soudan s’enflamme, l’Éthiopie et l’Érythrée se rapprochent dangereusement d’un conflit ouvert après des mois d’escalade verbale qui pourrait basculer la Corne de l’Afrique dans une conflagration régionale. Cette montée des tensions reste largement invisible, occultée par une communauté internationale fragmentée et absorbée par des crises plus médiatisées.

Les accusations échangées entre Addis-Abeba et Asmara révèlent la profondeur du fossé. Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed accuse l’Érythrée d’attiser les troubles en Éthiopie en formant et en armant des milices hostiles au gouvernement. Asmara, pour sa part, présente l’Éthiopie comme l’agresseur.

Au cœur du différend gît un enjeu géostratégique majeur. Abiy Ahmed affirme vouloir mettre fin à l’enclavement de son pays, le plus peuplé au monde à être dépourvu d’accès à la mer. Les autorités érythréennes redoutent qu’il ne cherche à reprendre le contrôle de leurs ports, auxquels l’Éthiopie bénéficiait d’un accès sans entrave avant la sécession de l’Érythrée en 1993. Cette question de l’accès maritime revêt une importance économique critique pour Addis-Abeba : privée de débouchés sur l’Océan Indien, l’Éthiopie dépend entièrement de la bonne volonté de ses voisins pour ses échanges commerciaux et l’importation de carburant.

Un contexte régional explosif

Le contexte régional aggrave encore le risque d’escalade. Alors que le Soudan plonge dans le chaos humanitaire depuis 2023, ses voisins en profitent pour consolider leurs positions. L’Éthiopie, puissance régionale de premier plan avec ses 120 millions d’habitants, voit dans cette instabilité une opportunité de redessiner les frontières de la Corne de l’Afrique. L’Érythrée, État autoritaire et militariste, y perçoit au contraire une menace existentielle.

Cette montée des tensions est largement ignorée par une communauté internationale absorbée par d’autres crises. Ni le Conseil de sécurité de l’ONU ni les puissances occidentales ne mobilisent de réelle diplomatie préventive. L’Union africaine, basée à Addis-Abeba, manque de crédibilité pour arbitrer. Les États-Unis et l’Europe demeurent concentrés sur l’Ukraine, le Moyen-Orient et le Pacifique, laissant le champ libre à des puissances extérieures comme la Russie et la Chine, qui installent progressivement leurs infrastructures militaires sur le continent.

Un angle mort de la géopolitique mondiale

Cette absence d’attention géopolitique suit un schéma désormais classique : seuls les conflits qui menacent les intérêts énergétiques ou commerciaux directs des grandes puissances captent leur regard. La Corne de l’Afrique, malgré son importance stratégique pour les routes maritimes vers l’Asie, reste traitée comme une zone secondaire. Or, un affrontement armé entre l’Éthiopie et l’Érythrée déstabiliserait instantanément un bassin de 200 millions d’habitants, raviverait les tensions au Soudan et au Kenya, et menaçrait la sécurité alimentaire mondiale via le corridor Mer Rouge.

Les signaux d’alarme s’accumulent sans déclencher d’action préventive. Les deux gouvernements renforcent leurs capacités militaires, les rhétoriques belliqueuses s’intensifient, et les incidents frontaliers se multiplient. La fenêtre diplomatique se rétrécit à chaque semaine qui passe, pendant que le reste du monde regarde ailleurs.

By