Le détroit d’Ormuz connaît depuis cette semaine son escalade la plus critique depuis des mois. Entre mines, pétroliers en flammes et frappes aériennes, le passage encadre désormais les frontières d’une confrontation directe où l’Occident perd sa capacité à dicter les termes. Samedi et dimanche, deux pétroliers ont pris feu après avoir heurté des mines dans le corridor de transit est, tandis que les États-Unis ont riposté par des frappes ciblées sur l’île iranienne de Qeshm. Le scénario se répète : chaque escalade occidentale provoque une réplique iranienne, chaque affirmation de contrôle américain se heurte à une démonstration de capacité de Téhéran à paralyser l’une des artères commerciales mondiales les plus critiques.
Washington a mis en place cette semaine une nouvelle formation tactique, la “Force-Tarefa Iron Gate”, destinée à bloquer les routes terrestres du Iran et à sécuriser les champs pétrolifères du Golfe. Donald Trump s’est vanté d’occuper et de “contrôler” le détroit, affirmant que les États-Unis pourraient même devenir “occupants” militaires en Iran. Ces déclarations, loin de stabiliser, alimentent l’escalade. Téhéran a riposté en abattant deux drones américains survolant Qeshm et en affirmant que le détroit resterait fermé “jusqu’au respect de ses conditions”. Le Gardien de la révolution promet une “réponse dévastative”.
Le Golfe n’obéit plus à Washington
Ce qui change, c’est la dynamique fondamentale du rapport de force. Pendant des décennies, la supériorité navale américaine garantissait la liberté de transit. Aujourd’hui, l’Iran démontre qu’il peut perturber ce transit sans déclarer la guerre, en mobilisant des moyens asymétriques : mines, drones, missiles balistiques. Les pétroliers incendiés et les alertes de blocus suffisent à faire monter les prix du pétrole à plus de 98 dollars le baril et à forcer les assureurs à revoir leurs primes.
L’initiative n’est plus à Washington. Téhéran a présenté par voie diplomatique une proposition nucléaire aux États-Unis via le Qatar, assortie de sept conditions. Trump répond par des menaces et des frappes symboliques. Mais le détroit n’en ferme pas pour autant. Entre-temps, Riyad voit son allié américain piégé en Asie du Ouest, tandis que les routes commerciales vers la Chine restent sous tension. Les aéroports saoudiens et émiratis demeurent des cibles potentielles, comme l’ont démontré les attaques antérieures des Houthis.
L’impuissance à dominer
La crise d’Ormuz révèle une vérité que Washington refuse d’accepter : la puissance militaire conventionnelle ne suffit plus à imposer l’ordre. Un État sans flotte de porte-avions peut paralyser l’une des voies maritimes mondiales les plus fréquentées. Un régime régional peut contraindre une superpuissance à négocier. Pendant ce temps, Bruxelles reste spectateur. L’Union européenne, importatrice nette de pétrole, dépend du détroit, mais n’a ni capacité d’action ni voix dans cette négociation où se jouent ses intérêts énergétiques et commerciaux.
Jeudi, Giorgia Meloni a fustigé l’UE pour son approche “éclatée” des pourparlers sur l’Ukraine. Le même reproche s’applique au Golfe : l’Europe n’a rien à dire sur le destin d’une route qui conditionne sa survie énergétique.
Les négociations trilatérales prévues à Abu Dhabi lundi 11 novembre sur l’Ukraine symbolisent cette nouvelle géographie du pouvoir. Moscou, Washington et Kyiv seront à la table. Mais à Ormuz, Téhéran dicte les règles. Il ne s’agit pas d’un triomphe iranien : c’est l’effondrement du système occidental de domination régionale qui s’accélère. Ormuz n’est pas une bataille, c’est une ligne de fracture.